May 4, 2018

Reynold Brown, maître de l'affiche de cinéma des années 50-60


Après le grand Drew Struzan, je m'attaque à un autre affichiste de cinéma de renom. Il s'agit de l'extraordinaire Reynold Brown, dont tout fan de cinéma de SF des années 50 a vu au moins une de ses affiches, sans forcément savoir qui se cachait derrière. (Il a d'ailleurs été le professeur de Struzan au Art Center College of Design de Pasadena, en Californie, et Struzan possède des originaux de son "mentor".)
L’œuvre de Reynold Brown que je possède est une gouache créée en 1956 pour le film Pillars of the Sky, de George Marshall, avec Jeff Chandler, Dorothy Malone et Ward Bond dans les rôles principaux (notons aussi la présence de Lee Marvin). Pillars of the Sky est un western "chrétien" (un genre assez peu courant...).
La peinture mesure environ 31 x 71 cm (bandeau blanc contenant les éléments typographiques compris).
Voici l
’œuvre en question: 


 Et une version un peu différente du poster final:


On y trouve les éléments communs à la plupart des affiches de Reynold Brown.
Ce qu'on repère immédiatement, bien sûr, ce sont les portraits des acteurs principaux. 





Jeff Chandler, la star du film, devant contractuellement être mis en avant, il est donc visuellement le plus grand dans l'image. Et son arme qui sort du cadre guide le regard du spectateur vers son visage.
 

Puis on voit le personnage féminin, Dorothy Malone, avec son vêtement déchiré laissant apparaitre son épaule, comme pour montrer sa faiblesse (c'était une autre époque...), et enfin le second rôle masculin, Ward Bond.





Les trois portraits sont évidemment parfaitement ressemblants, comme tous les portraits peints par Brown.

Ensuite, il y a la scène qui se déroule en arrière-plan. Sur les affiches des années 50, il était courant d'avoir ce genre de vignettes qui semblent illustrer une scène du film, comme pour donner un avant-goût au spectateur de ce qu'il allait voir. Reynold Brown ne voyait jamais en avance les films dont on lui demandait de créer les affiches, aussi devait-il le plus souvent imaginer ce qu'il pensait y trouver. Et parfois, le poster "mentait" en racontant davantage que ce qu'il se passait dans le film.
Pour Pillars of the Sky, on voit une magnifique scène de bataille panoramique entre militaires et indiens (avec plus de quarante chevaux à l'image !). Brown montre ici tout son talent, en dépeignant plusieurs scènes d'actions, parfois en seulement quelques tâches de peinture (les chevaux du fond sont superbes de simplicité).



 

La gamme chromatique est elle aussi très intéressante: les champs de batailles ensanglantés aux tons oranges ocres du premier plan se transforment en forêts vertes-bleues puis en montagnes presque pourpres à mesure qu'on s'éloigne vers le fond de l'image.
Notons aussi l'église littéralement éclairée par un rayon de lumière divine (puisqu'il est question de religion dans le film).
Par ailleurs (et ce n'est pas toujours le cas avec les peintures originales d'affiches de films), les différents éléments de texte sont toujours présents: le titre ("Pillars of the Sky") est constitué de lettres peintes découpées puis collées, et le sous-titre ("This was the night of the Tomahawk and the Cross") et les indications techniques ("in Cinemascope" et "Print by Technicolor") sont peints à la gouache blanche directement sur la peinture.

Reynold Brown est un illustrateur américain né le 18 octobre 1917 et mort le 24 août 1991.
Après avoir travaillé quelques temps sur l'encrage du comic strip Tailspin Tommy pour Hal Forrest dans les années 30, il devient illustrateur technique dans l'aviation (il réalise notamment des illustrations ultra précises de "tranches" d'avions), puis crée de nombreuses images pour des magazines américains tels que Argosy, Popular Science, Boys Life...
A partir des années 50, suite à sa rencontre avec Misha Kallis, alors directeur artistique chez Universal Pictures, il commence une carrière d'affichiste de films. Afin de subvenir aux besoins de sa famille (nombreuse), il acceptera tous les contrats qu'on lui proposera, même s'il réprouvait parfois ce qu'on lui demandait de peindre (surtout vers la fin de sa carrière).
Parmi ses plus fameuses affiches, on peut citer celles pour Creature from the Black Lagoon (1954)
 

 Attack of the 50 Foot Woman (1958) - probablement sa plus connue:


 Cat on a Hot Tin Roof (1958) avec Elisabeth Taylor:


 Ben-Hur (1959), Spartacus (1959) avec Kirk Douglas, The Alamo (1960):
 



Brown prenait un soin égal pour chaque projet, quel que soit son importance, et ses illustrations fourmillent de détails.
Rien que pour le poster de How the West Was Won (1962), il a créé cinq illustrations complètes (visibles sur le deuxième poster):




Brown a travaillé sur de nombreuses autres affiches de westerns. Parmi les plus réussies d'entre elles, on peut citer Dawn at Socorro (1954): 



Backlash (1956): 


 
The Last of the Fast Guns (1959):


Voici d'autres affiches de films sur lesquelles il a travaillé:

Johnny Dark (1954):


Tarantula (1955):



The Island Earth (1955): 


The Creature Walks Among Us (1956):

 
The Mole People (1956):

 
The Unguarded Moment (1956):




Battle Hymn (1957):



I was a Teenage Wolf (1957):

The Deadly Mantis (1957):
 


The Incredible Shrinking Man (1957):



The Land Unknown (1957):



The Tarnished Angels (1958):



Voice in the Mirror (1958):



Headless Ghost (1959):


 House on Haunted Hill
(1959):



The Time Machine (1960):



The Phantom of the Opera (1962):





Lorsqu'une attaque cardiaque l'a contraint a stopper sa carrière dans l'illustration commerciale en 1976, il a déménagé avec sa femme dans le Nebraska, où il a continué a peindre des scènes de western jusqu'à sa mort en 1991.

Il existe un excellent livre sur l'artiste, Reynold Brown: A Life in Pictures, écrit par Daniel Zimmer et publié en 2009 chez The Illustrated Press (une seconde édition augmentée est sortie en 2017). Cette monographie d'environ 300 pages retrace la carrière artistique de cet illustrateur hors du commun et fourmille d'images évidemment magnifiques, souvent directement scannées depuis les peintures originales.

 
Quelques liens utiles:
 


Le site de Franz Brown, le fils de Reynold Brown, qu'il consacre à son père: http://reynoldbrown.com/

Il y a aussi un documentaire très intéressant sur Reynold Brown, The Man Who Drew Bug-eyed Monsters, sorti en 1994 et visible (en anglais) sur youtube:
Partie 1 : https://www.youtube.com/watch?v=GuvpcyCjRMk
Partie 2 : https://www.youtube.com/watch?v=WjqyiRrbshM
Partie 3 : https://www.youtube.com/watch?v=II6F79iQ_eA&t=1s
Partie 4 : https://www.youtube.com/watch?v=3qnLWteOB8I

Une grande partie des visuels de cet article a été trouvée sur le site d'enchères américain Heritage Auction: https://www.ha.com/
Par ailleurs, vous trouverez les visuels de nombreuses autres affiches créées par Reynold Brown sur le blog "Monster Brains":

A bientôt !

December 6, 2017

Drew Struzan, icône de l'affiche de film


Hello ! Après deux ans d'absence (trop de travail, un déménagement...), me revoilà ! Pour combien de temps, difficile à dire ! Quoi qu'il en soit, depuis 2015, ma petite collection d'originaux a continué d'évoluer, petit à petit. Des pièces sont parties, d'autres sont arrivées. Plusieurs raisons à cela: mes goûts évoluent, et j'essaye de recentrer ma collection sur quelques originaux que j'apprécie vraiment plutôt que sur une multitude de pièces dont la majorité ne pourra que dormir dans des tiroirs, faute de place pour les afficher. N'hésitez donc pas à aller faire un tour sur les pages de ce blog où vous pourrez voir les illustrations originales et les cellulos/décors/dessins d'animation que j'ai à vendre.

L'article d'aujourd'hui traite du grand Drew Struzan, le fabuleux illustrateur américain à qui l'on doit, notamment, les affiches des films Retour vers le Futur, Star Wars et Indiana Jones (on précisera ça par la suite), bref, l'illustrateur star du cinéma hollywoodien des années 80 !
C'est la "règle" implicite de ce blog depuis le début: si je parle de Drew Struzan, c'est parce que je possède quelques-uns de ses originaux. Oh, bien sûr, je n'ai aucune de ses peintures d'affiches de films; elles sont clairement hors budget pour moi. Non, je parle de dessins préliminaires, qui sont déjà superbes, et très intéressants.
Dans cet article, je parlerai d'un seul des Struzan que j'ai. Non pas que les autres dessins soient inintéressants, loin de là, mais je les garde pour une prochaine fois !
Trêve de palabres: voici le dessin en question: 




Il s'agit d'un dessin préliminaire au crayon (le 3ème d'une série, si l'on en croit le numéro inscrit en bas à gauche, et j'adorerais voir les autres !) réalisé pour l'affiche du film Tall Tale (Les Légendes de l'Ouest, en version française), un film familial sorti par Disney en 1995, réalisé par Jeremiah Chechik, avec Patrick Swayze, Oliver Platt et Roger Aaron Brown dans les rôles principaux (acteurs qu'on retrouve bien sûr dans le dessin préparatoire). Le film n'ayant, je crois, rapporté qu'environ $12 000 000, pour un budget initial de $32 000 000, il semble avoir fait un four. Comme je ne l'ai pas vu, je ne me prononcerai pas sur sa qualité !

Revenons au dessin, avec quelques gros plans (cliquer sur les images pour les voir en plein écran):






Le talent de Struzan pour dessiner les portraits (reconnaissables) d'acteurs n'est plus à démontrer, et ce dessin en est un exemple supplémentaire. On reconnait parfaitement Patrick Swayze et ses deux acolytes. Certains polémiquent en disant que Struzan ne fait que "copier" des photos, ce qui est un faux argument, puisque la manière de procéder d'un artiste (sa "recette") importe peu, seul le résultat compte, encore plus lorsqu'il s'agit d'une commande. (Et les artistes ont toujours cherché des raccourcis pour s'aider. Dürer et son perspectographe, par exemple: http://laperspective.canalblog.com/archives/2009/02/19/12616564.html)
Là, le studio a commandé à Struzan des designs préparatoires pour l'affiche d'un film, à lui de faire ce qu'il estime être le plus efficace pour atteindre son objectif. Effectivement, on lui a très probablement fourni des photos du tournage avec les acteurs, images dont il a pu se servir pour composer et dessiner ses maquettes. Les dessins de Struzan étant particulièrement poussés et détaillés, il est logique qu'il ait recours à des références visuelles pour les acteurs. On peut d'ailleurs lire dans le livre "The Art of Drew Struzan" (dont je parlerai plus tard), qu'il s'est servi de photos de lui-même ou de membres de sa famille lors de la création de certaines affiches, car il n'avait pas de références suffisamment bonnes à disposition.
Pour en revenir à ce dessin, on peut aussi tout simplement admirer le sens de la composition de l'artiste, qui fait sortir le titre et les trois acteurs de la tornade créée en bas de l'image et qui les inscrit dans le cercle formé par le lasso que tient Swayze (l'acteur incarnant, dans ce film, Pecos Bill, un personnage folklorique de l'Ouest américain dont il est parfois dit qu'il se servait d'un serpent à sonnette comme lasso et qu'il chevauchait les tornades...). Un dessin parfaitement maitrisé, donc, et qui permet facilement d'imaginer à quoi pourrait ressembler le poster final.
Si le poster final avait été réalisé par Struzan, bien sûr.
Ce qui n'a pas été le cas.
Malheureusement.
Car voilà ce que Disney a choisi de faire, à la place:




Il n'y a pas grand chose à garder, dans ce photomontage. La tornade numérique bleue est plutôt vilaine, la vache (?) violette... est violette, l'incrustation des acteurs est complètement loupée (la lumière est totalement différente d'un personnage à l'autre ! Elle vient de la droite pour Patrick Swayze, et de la gauche pour la vache !). Quant à la typo du titre et du sous-titre... Pourquoi ? Ce n'est même pas une simple typo western, je ne sais pas trop ce qu'ils ont voulu faire.
Le photomontage reprend quelques éléments présents sur le dessin (la gestuelle de Swayze, la tornade, et le décor), mais peut-être se base-t-il aussi sur des éléments des autres dessins préliminaires créés par Struzan pour ce poster (le groupe de personnages doit probablement provenir d'un des autres concepts, par exemple). C'est pour ça qu'il serait aussi intéressant de voir les autres designs que l'artiste a imaginés.

Mais pour ce poster, Struzan n'est pas resté à l'étape des designs préliminaires: il a aussi peint une version finale. Je ne sais pas s'il la faite pour son propre plaisir (comme ça lui est parfois arrivé pour certains projets "tués" dans l'oeuf), ou si le studio la lui a commandée mais ne l'a finalement pas utilisée. La voici:






Dans cette version finale, on retrouve complètement les Patrick Swayze et Roger Aaron Brown de mon dessin préliminaire (la pose de Oliver Platt est un peu différente). En revanche, le premier plan composé de la locomotive et du personnage de droite est tout nouveau. Là aussi, c'était probablement une idée abordée dans un autre concept.
Il existe en tout cas un fossé entre cette peinture et le poster finalement sorti par Disney. Et c'est ce que je trouve aussi très intéressant dans ce dessin. Il témoigne (malheureusement) d'une époque qui touche à sa fin: la fin des affiches peintes, créées par des artistes talentueux, au profit de montages photo souvent loupés, parfois réussis (alors qu'il y a pourtant de nombreux artistes numériques doués !).
C'est un sujet qui se retrouve abordé à plusieurs reprises dans l'artbook de Struzan. Un livre que j'ai trouvé passionnant: plusieurs projets d'affiches de films sont commentés par l'artiste lui-même, avec de nombreux dessins préliminaires puis les versions finales peintes. Struzan parle aussi de sa carrière, de ses rapports avec les studios, et évoque avec nostalgie (et une flagrante déception) l'évolution de l'utilisation de la peinture dans l'affiche de film à Hollywood. Il n'y a qu'une sélection de ses œuvres, mais ce sont parmi ses plus belles. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage plein d'anecdotes très intéressantes !


Struzan, pour parler plus largement de l'artiste, est né en 1947 à Portland (Oregon) aux USA. Après avoir réalisé quelques pochettes d'albums (notamment pour Black Sabbath et Alice Cooper, l'illustration créée pour le Welcome to my Nightmare de ce dernier étant d'ailleurs un hommage très appuyé au style graphique de J. C. Leyendecker), Struzan se met à travailler pour l'industrie du cinéma qui apprécie son style très reconnaissable et qui deviendra emblématique du cinéma hollywoodien des années 80.
Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer tous les posters Star Wars jusqu'à aujourd'hui (sauf les deux premiers qui ont été créés par Tom Jung et/ou Roger Kastel (c'est compliqué) mais Struzan a créé avec Charles White III les posters pour les re-release des films un an après leur sortie initiale).






A côté de ça, on lui doit aussi les posters des Indiana Jones (même si le tout premier est l’œuvre de Richard Amsel):


 



 The Thing, de John Carpenter:



Rambo First Blood:



Les Retour vers le Futur:






Les Goonies:


Les Aventures de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin:



Hook:


Harry Potter I:



Et de nombreux autres posters, tous pleins de qualités. En vrac: Hellboy, He-Man, Meatballs III, Les Muppets, Nadine, Pan's Labyrinth (Struzan est ami avec Guillermo del Toro), les Police Academy, The Flintstones, La Ligne Verte...):













Et quelques concepts préliminaires, là aussi en vrac, mais ils sont facilement identifiables:














Bref, après les années 50 et le fabuleux Reynold Brown (dont je parlerai certainement bientôt), les années 60 et le non moins génial Bob Peak, les années 80-90 auront connu elles aussi un artiste mythique en la personne de Drew Struzan, dont les œuvres sont rentrées sans nul doute au panthéon de la pop culture. 

Lien amazon pour la fiche du livre The Art of Drew Struzan.
Site officiel de Drew Struzan.

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